KUBEN / THE CUBE
(Le Cube)
Intervention dans l’espace public de Åsa Lie, 1987-1990. Stockholm, Sweden.
Maquette, sculpture en 7 parties, performances et film, avec le soutien de Filmverkstan / L’institut audiovisuel suédois.
La performance Le Cube a eu lieu à deux reprises à Rålambshovsparken et trois fois à Odenplan, dans le centre de Stockholm. La performance finale a fait l’objet d’une captation en 16mm et en numérique. Le film Rålambshovsparken, Odenplan, Odenplan, Odenplan a été monté par Åsa Lie, et créé à travers un processus de déconstruction, distortion, accélération et disruption.
Vous trouverez ci-dessous des extraits des conversations entre Merzedes Sturm-Lie (artiste) et sa mère Åsa Lie, ainsi qu'entre Nele Luyts (Consultant Archives aCKV / M HKA) et Åsa Lie.
Maquette pour Le Cube, Stockholm, 1987. Filmé par Mathieu Hendrickx le 12 février 2025. “Les morceaux ont des formes étranges. Ce sont des individus et quand on les met ensemble ils forment une communauté parfaite. Ils doivent être différents pour créer quelque chose de dynamique. Une unité de différences.” (Åsa Lie)
MERZEDES STURM-LIE (ARTISTE) EN CONVERSATION AVEC SA MÈRE ÅSA LIE. BRUXELLES, 12 AFÉVRIER 2025
Merzedes Sturm-Lie: Tu étais encore étudiante en art lorsque tu as travaillé sur ce projet. Qu’est-ce qui t'a attiré vers le cube comme forme ?
Åsa Lie: Le cube est une forme fondamentale en géométrie et en architecture. C’est quelque chose avec quoi on joue quand on est enfant. Dans de nombreuses cultures, c’est le symbole de la terre, de la stabilité et du solide. Il y a, par exemple, l’être humain de Léonard de Vinci inscrit dans un cube. On a le cube, le cercle, et la manière dont le corps s’y inscrit. Quand on apprend à dessiner le corps, cela fait partie de l’apprentissage. Ce n’est pas seulement très présent en mathématiques. Nous vivons, en quelque sorte, dans des boîtes. Beaucoup de peuples parlent des quatre coins du monde comme d’un carré : nord, sud, est, ouest. Le cube ou le carré est, comment dire… omniprésent dans la vie humaine.
MSL: Tu as créé ton propre cube et tu es allée dans l’espace public. Ce travail était-il une critique des façons traditionnelles de produire, vendre et montrer l’art comme marchandise commerciale dans un « white cube » ?
ÅL: Non, The Cube n’était pas conçu comme une critique du monde de l’art. Je voulais que l’œuvre soit présente dans la ville, afin que n’importe qui puisse y être confronté, qu’il s’intéresse à l’art ou non. Mon intention était aussi de scinder et de briser un cube parfait en formes plus difficiles à décrire, imparfaites, voire laides…
MSL: Mais tu t'intéressais au Land Art, à la performance et à l’espace public. Donc, même si tu ne t'opposais pas consciemment aux galeries ou au marché commercial de l’art, tu t'éloignais de l’art monumental, ou de l’art destiné aux murs, pour aller davantage vers la conversation et l’interaction… ?
ÅL: Oui et non. Enfin, cela peut aussi être monumental. Mon œuvre de Land Art: The Blue Line est très monumentale, mais je savais qu’elle disparaîtrait dès le premier automne après sa réalisation. Cela faisait partie du concept. Elle était peinte avec une gouache non toxique qui ne perturberait pas l’équilibre biologique de la carrière. Je savais aussi qu’avec les pluies d’automne l’eau monterait et redescendrait, encore et encore, jusqu’à ce que la ligne se dissolve lentement. Je n’étais pas anti-monumental ni anti-galerie, c'est juste que ça ne m'attirait simplement pas. C’est probablement une des raisons pour lesquelles je n’ai presque jamais gagné d’argent en tant qu’artiste, hé hé…
MSL: D’une certaine manière, certains pourraient voir le cube comme une sorte de temple. Le « white cube » est un temple de l’art contemporain. Et pendant que tu travaillais sur The Cube, Jadran travaillait avec les Pyramids, qui sont… des temples de la vie et de la mort.
ÅL: Oui, et plus tard Jadran a réalisé Labyrinths, une série de peintures. Nous étions tous les deux intéressés par les éléments architecturaux ainsi que par différents types de rituels. Pas seulement religieux, mais aussi des rituels quotidiens ou sociaux. Ils ne sont pas nécessairement si sérieux, intellectuels ou métaphysiques.
MSL: C'est intéressant de voir comment les formes architecturales sont utilisées pour, ou peuvent devenir, des espaces de sacralité, de sens, de contemplation.
ÅL: Une fonction dans notre société. Pendant nos voyages, nous visitions toujours des lieux et des bâtiments sacrés : des cimetières, des églises, des mosquées, des synagogues… Notre livre d’artiste et projet Panagia Gorgoepikoos est construit autour d’une petite église byzantine à Athènes. Nous avons aussi cherché des commandes de mausolées et de tombes par le biais d’une annonce et d’une affiche. Nous avons beaucoup lu sur les différents rituels, pratiques et conceptions de la mort dans diverses cultures. J’ai une œuvre plus tardive intitulée "Cloud of gas", avec des photos prises au Nouveau Crématorium (de l’architecte Johan Celsing) au cimetière de Skogskyrkogården à Stockholm, où mon grand-père suédois Bror Emil Hjortzberg a été incinéré et enterré. Tu as mentionné les temples. Pour les musulmans, le lieu religieux le plus important est à La Mecque, et là ils ont…
MSL: La Kaaba?
ÅL: Oui. "Kaaba" signifie cube en arabe. La Kaaba est un bâtiment cubique noir au centre d’une mosquée à La Mecque. Lors d’une visite au Caire en 2009, nous avons réalisé un livre de dessins intitulé Passport 2 basé sur la Kaaba, le son, le langage et le vent.
MSL: Le cube revient comme motif dans différentes œuvres.
Mathieu Hendrickx filme Merzedes et Åsa qui parlent de The Cube
NELE LUYTS (CONSULTANT ARCHIVES A CKV / M HKA) EN DIALOGUE AVEC ÅSA LIE. BRUXELLES, 9 AVRIL 2025
Nele Luyts : Y a-t-il des gens à l’intérieur des différents morceaux?
Åsa Lie: Oui, une personne dans chaque morceau. J’ai fait un cadre de bois très léger et je l’ai recouvert de papier mâché fait à partir de journaux. Il ne fait pas sombre à l’intérieur, car le papier est légèrement transparent. Pour laisser passer plus de lumière, j’ai percé plein de petits trous à l’aide d’aiguilles, qu’on ne voit pas de l’extérieur. Certains trous sont un peu plus gros, afin que le·a performeur·euse puisse regarder dehors. Ici, on peut voir The Cube quand toutes les parties sont réunies à Odenplan, un square très fréquenté, dans le centre de Stockholm. Parfois la performance commençait avec chacun des sept morceaux placés à différents endroits du quartier, puis ils se réunissaient progressivement pour former le cube. D’autres fois, nous avons commencé le cube en restant debout et silencieux pendant un moment, au milieu du square. Après un petit bout de temps, les performeur·euse·s ont commencé à sortir de la formation cube et à s’éparpiller. Iels ont improvisé. Je n’ai jamais dit ‘toi commence le mouvement’ ou ‘toi va là’.
NL: Iels étaient libres de faire comme bon leur semble.
Le film Rålambshovsparken, Odenplan, Odenplan, Odenplan, 1989-90 par Åsa Lie
ÅL: Oui, parfois iels bougeaient par deux ou même par groupe de trois tout en communiquant, en bavardant… Les passants pouvaient entendre ces conversations, mais ne comprenaient pas tout de suite ce qui se passait. Il y a d’autres choses qui ont eu lieu à leur initiative, comme on peut le voir ici par exemple: aller se tenir en silence à côté de l’arrêt de bus. Juste rester là parmi les gens qui attendent. C’était assez intéressant de voir comment ça se développait, lentement… D’abord, les gens se disaient, qu’est-ce que c’est? Beaucoup regardaient, et puis passaient leur chemin, comme si c’était invisible. C’est devenu partie prenante de l’environnement. Les gens se sont même mis à s’appuyer dessus.
NL: As-tu intentionnellement choisi les journaux, ou bien c’était au hasard?
ÅL: C’était des quotidiens. J'ai dû m'y prendre à deux fois parce que la construction n’était pas assez stable et se cassait. La première fois, j’ai pris des pages au hasard. La seconde fois j’ai sélectionné des annonces de particuliers, par exemple des gens qui cherchaient un appart, ou vendaient une voiture…
NL: Et il y a eu une vidéo?
ÅL: Oui, comme le projet se développait, j’ai pensé que ce serait amusant. J’ai collaboré avec deux amis réalisateurs et j’ai reçu du soutien de l’institut audiovisuel suédois, l’équivalent de la VAF en Belgique. On a utilisé du film en 16mm pour l’extérieur et la vidéo numérique pour les prises de vues intérieures. J’ai fait le montage moi-même.
NL: Et ce film donne plutôt la perspective de l’intérieur ou de l’extérieur?
ÅL: Il raconte l’histoire de ces morceaux individuels en déplacement. Certains avaient une caméra à l’intérieur et filmaient par les petits trous. Les sculptures “étudiaient” en quelque sorte les passants qui les regardaient… L’une d’elles a pris le métro. Tout le truc tremble. Le cadre tremble… on voit que les gens regardent.
Åsa Lie avec Nele Luyts à la fondation privée pour les archives Jadran Stum & Åsa Lie, avril 2025