POLITICS, THE SUN AND NOISE

(Politique, Soleil et Bruit)
Overgaden Art Center, Copenhague, Danemark. Morceau d’une exposition groupée: Sculpture - Painting - Textile, 1990.

Cette installation site-specific est construite comme un réseau de câbles et d’îles sculpturales avec sources sonores, vidéo-projections, et un poster proposant un échange d’appartement loué à Stockholm pour un autre à Copenhague. Une des sources sonores parle des migrations d’oiseau et sert indirectement d’illustration à l’idée de mouvement et d’échange entre personnes, biens, et idées.

Une partie de l’installation emplissait la pièce de sonorités et de sources visuelles enregistrées à Athènes, Stockholm et Copenhague. Les films montraient du contenu politique, religieux, et des événements quotidiens de trois ères: l’Antiquité, l’ère byzantine, les XIXe et XXe siècles, ainsi que l’influence danoise et germanique sur l’urbanisme moderne d’Athènes et son architecture néoclassique. La deuxième partie de cette installation était un vide silencieux et seulement un poster laissé là pour les 13 jours restants. Tous les autres objets ont été retirés. Conformément au poster d’échange d’appartement, Åsa Lie et Jadran Sturm ont déménagé de Stockholm à Copenhague et y sont resté 4 ans.

Cette œuvre clé de leur travail commun est un exemple caractéristique de la manière dont Åsa Lie et Jadran Sturm entrelacent continuellement la réalité personnelle et domestique avec les expériences “extérieures” concernant par exemple la sociologie, la politique, l’architecture, l’histoire.

Voir l’extrait ci-dessous d’une conversation entre Scott William Raby (artiste, chercheur) et Åsa Lie

Scouting 1 filmed at the 11th-century Byzantine Daphni Monastery & ancient site of the Temple of Apollo in Attica, Greece. 1990.

Scouting 2 filmed at the ruins of the temple of Poseidon on Cape Sounion, Attica, Greece. 1990.

Scott William Raby: Il me semble que cette oeuvre connecte, à travers l’image et le son, les dimensions environnementales, économico-politique et commerciales d’une forme de politique migratoire - que ce soit à travers l’oiseau, à travers votre déménagement avec Jadran au Danemark, ou que ce soit les personnes que vous rencontrez. Ces éléments sont tous connectés et entremêlés dans l’exposition de différentes manières. Et, je voulais demander, à propos du fait d’évoquer l’espace domestique dans vos œuvres, cette exposition n’est-elle pas celle qui a donné lieu au déménagement à Copenhague?

Åsa Lie: Si, dans cette photo on peut voir l’affiche qui a été faite pour notre installation. A ce moment-là, nous vivions à Stockholm, mais aucun de nous deux n’en vient. Nous avons tous les deux beaucoup bougé, et nous nous sommes dit; Allons vivre à Copenhague maintenant. Une des sources sonores, les pépiements d'oiseaux, est placée sous l’affiche. On a demandé à quelqu’un de nous photographier, à l’extérieur du centre d’art, juste avant le vernissage. On a utilisé ce polaroid sur l’affiche, avec un court texte expliquant que nous voulions échanger notre appartement loué à Stockholm avec quelqu’un à Copenhague.

SWR: Une exposition très importante, non seulement pour votre pratique artistique, mais aussi pour votre vie.

ÅL: Oui, c’est typiquement ce qui se passe quand on mixe l’intime et le travail artistique. C’est écrit ici; la première partie de l’installation a empli la pièce de sons, comme je l’ai déjà dit; et avec des représentations politiques suggestives de trois époques. De notre point de vue, cette vidéo d’Athènes, avec tous ces objets, c'est réellement ça qu'elle montre. La vitrine contenait toutes sortes d’objets quotidiens: des habits, des uniformes, des vases, des trucs de l’armée, il pouvait y avoir une chaise, n’importe. Ce qui donnait aussi une vision de cette tranche de l’histoire, dans le temps. Et c’était assez touchant, c’était une autre manière de faire ce que nous avons fait avec notre affiche. Les gens venaient voir le type qui avait cette vitrine et lui donnaient une photo de ce qu’ils voulaient vendre. Il a tout rassemblé, et si quelqu’un voulait acheter quelque chose, il pouvait appeler. 

vitrine in Athens

SWR: Exactement pareil que votre annonce pour l’appartement.

ÅL: Voilà. On a connecté ces deux choses, notre expérience à Athènes, la manière dont les gens vendaient leurs objets, et notre propre situation, où on voulait trouver un appartement. On s’est dit, comment faire ça ? Et on a décidé que ça ferait partie de l’exposition. Au lieu de mettre une annonce dans une vitrine de magasin, comme les gens font généralement à Athènes, on l’a fait dans l’installation elle-même. On n’a pas essayé de trouver d’appartement par d’autre moyen que celui-ci.

Donc cette partie-là de l’installation est plus personnelle, mais elle est quand même connectée à quelque chose de plus vaste, qui s’étend dans la durée, avec des exemples historiques. L’installation faisait référence à ces trois époques : l’Antiquité, l’ère byzantine et le XIXème et XXème siècle. Concernant le XIXème et le XXème, on s’est rendu compte que le Danemark et l’Allemagne avaient grandement influencé l’urbanisme d’Athènes, développé à la même époque. Et donc autour de l’Acropole et en contrebas, où il y avait tous ces trucs de la Grèce Ancienne et le quartier de Plaka, vous avez aussi une partie plus moderne, bâtie par des architectes danois et allemands. Un des architectes principaux était gréco-allemand. Il y a aussi eu une influence de la famille royale danoise. On a découvert ça pendant qu’on était à Athènes pour une autre exposition. Plus tard, on a été invités à participer à cette exposition au Danemark. Donc tout s’est connecté. On voyageait entre ces différents endroits, et ce mouvement lui-même faisait partie de l'œuvre, une sorte de migration, comme tant de gens qui déménagent pour leur travail. 
Peut-être que ça a l’air un peu chaotique, mais il y a une combinaison de toutes ces choses, le personnel, l’historique, et le déplacement.

Entrance view with 1 poster searching apartment, cables, super-8 viewer on table with chair, cassette player

SWR: Non non. C’est une interaction complexe et assez intéressante, à la fois en termes de format et de contenu. Vous connectez les circonstances économiques, politiques et géopolitiques, et la question de la migration. Et en même temps, il y a aussi l’approche artistique du point de vue de la forme, et puis une sorte d’intervention sociale, dans le sens où cette œuvre pénètre dans la sphère de votre vie domestique. L’exposition, elle, devient une proposition artistique, mais elle a aussi un effet sur votre vraie vie, dans la mesure où vous accrochez votre annonce.

ÅL: Je peux aussi ajouter que la manière dont nous avons fait tout ça est très délibérée. Athènes, et l’histoire de la Grèce en général, est tellement pompeuse, n’est-ce pas ?

SWR: Spectaculaire.

ÅL: Oui, spectaculaire. L’Acropole et tous ces monuments. On voulait faire notre espace d’exposition d’une manière complètement opposée. On ne voulait rien de spectaculaire et de pompeux. Au lieu de ça, on a travaillé sur de petites choses, éparpillées. C’était un grand espace, où les gens pouvaient circuler. Si on était près d’un lecteur de cassette, on pouvait l’entendre, mais pas tellement entendre les autres. Comme dans le brouhaha de la ville.

SWR: Comme une structure primaire, une sculpture. Ou comme l’Arte Povera

ÅL: Oui, les gens pouvaient circuler dans ce grand espace et faire l’expérience de tous ces petits objets individuellement, interagissant avec comme des îlots, comme pour la table avec le spectateur de la super 8. Le but n’était pas de créer une grande façade… c’était tout à fait l’inverse. On a aussi fait exprès de ne pas trop bien s’habiller.

SWR: J’aime bien cette approche. 

ÅL: Aller vers un truc minimal au lieu de… Enfin, on aurait pu mettre un énorme écran pour la projection des films Super 8. On aurait pu faire quelque chose de plus conséquent matériellement, avec une présence plus imposante disons, esthétiquement. Mais pour nous, c’était exactement l’inverse qui était recherché.

SWR: En fait, c’est ce qu’on peut voir ici, là où il y a le… Vous utilisez l’architecture de l’espace comme surface de projection, n’est-ce pas ? Ca crée un rapport avec le spectateur complètement différent, c’est beaucoup plus modeste et dé-spectacularisé.

ÅL: Oui, c’est aussi une référence aux temples et aux piliers de l’histoire de la Grèce. En histoire de l’art on voit ça; les piliers corinthiens, etc.

SWR: Oui, comme les “colonnes doriques”... 

ÅL: Voilà. Ce genre de vocabulaire qu’on apprend quand on étudie l’architecture ou l’art. Ici, c’étaient des piliers très simples, industriels je dirais, juste des éléments de structure. Et on a utilisé ça.

Les films super-8 ont aussi été tournés en Grèce, l’un autour du monastère byzantin Daphni sur le site du temple Apollon, l’autre au temple de Poséidon à Cape Sounion. D’une certaine manière, ces temples représentaient pour l’Europe, ou pour l’occident, une sorte de base pour la manière d’imaginer l’architecture. L’architecture comme quelque chose de puissant, connecté à l’autorité et à la politique. C’est aussi ce qui s’est passé à Athènes. Les architectes allemands et danois étaient focalisés sur l’architecture néo-classique.

Et puis on a décidé de couper à un moment, de tout enlever, et de laisser un gros espace vide. On a pensé cette dernière partie disons comme plus métaphysique. On a d’abord rempli l’espace de sons et d’images et de câbles, et puis, une fois que tout est enlevé, il devait rester une trace. Une rémanence, même si c’était quelque chose qui ne pouvait pas directement se voir ou s’entendre. C’est ce qu’on s’est dit.

C’est aussi.. On va dans des lieux et quand on les quitte, ce lieu est sans nous, et nous sommes sans ce lieu. Ainsi, du fait que nous étions sur le point de déménager, que nous voulions déménager, c’était similaire: vous videz votre appartement en partant, et puis vous arrivez pour en remplir un autre. Donc, vous savez… il y a ces petits détails, des parties de la vie quotidienne, et d’autres aspects. C’est assez typique de notre manière de travailler.

SWR: Oui, c’ést un aspect très intéressant et important du projet, avec l’aspect performatif et l’intervention… Peut-être que nous avons là une bonne transition pour parler de Café Europa, qui est une intervention performée dans un espace public. En développant une familiarité avec votre pratique, à toi et Jadran, j’ai remarqué la récurrence d’un motif : utiliser l’espace public ou institutionnel et réfléchir à sa reconfiguration à travers la performance. Que ce soit par une invitation à y appartenir, ou que ce soit par la reprogrammation, le hacking ou la recomposition des dynamiques sociales dans cet espace.

 

Scott William Raby talking with Åsa Lie about 'Politics, the Sun and Noise'

Åsa Lie avec Scott William Raby à la fondation privée pour les archives Jadran Stum & Åsa Lie, avril 2025